dimanche 6 mars 2011

« J’ai toujours su que je ne serai la femme de personne, même si parfois j’oublie. »

« Peut-être était-ce à cause du printemps qui se profilait dans la succession des jours, mais jamais je n'avais vu autant de tension sexuelle se déployer en une soirée. La musique était discutable, la bière un peu fade et il fallait crier pour s'entendre ; mais dans tout ce brouhaha effervescent, des îlots d'intimité poussaient puis fleurissaient doucement, comme des chardons sur le fumier. »

J'ai de la difficulté à m'expliquer ce qui se passe dans ma vie.
J'ai besoin de me recentrer, je pense, comme je disais à l'Autre qui me demandait s'il y avait un gars du programme qui m'intéressait. (J'étais quand même pas pour lui dire : « oui, toi ! »)

J'ai coulé un examen parce que j'ai exacerbé ma vie sociale pour un gars qui s'est finalement fait une copine. Un gars dont l'apparence physique se modèle à mes goûts, mais qui n'est pas trop mon genre dans ses réflexions et dans ses intérêts. Un gars sur qui mes légères déformations sur la nature de mes relations avec B ont fait un effet assez notoire. Un gars qui accepte encore chacune de mes invitations et qui ne me donne toujours pas de bonnes raisons pour que je l'oublie définitivement.
Hormis le fait qu'il soit nouvellement en couple. Genre.
Arf.

Et je continue quand même d'espérer que cette relation ne dure pas. Parce que la copine en question me semble très différente de lui, froide et distante aussi ; pas du tout amoureuse, bref. Parce que j'ai un sixième sens pour détecter les couples qui ne dureront pas. Parce que ce gars-là a un sourire qui me fait fondre et un rire tellement particulier que j'ai seulement envie de rire avec lui lorsqu'il rit. Parce que plus je lui parle, plus je sens qu'il m'apprécie et m'estime. Parce qu'il n'y a pas de raison, mais ce gars-là m'attire follement. Parce qu'il me permet de mieux vivre la séparation obligée avec B.

Je pense.

samedi 26 février 2011

Chorégraphie silencieuse

Tu étais un oiseau, je t’attendais pour le printemps. Comme un enfant à la tombée de l’école, je guettais les variations rougeâtres du ciel et les aiguilles menues des horloges. L’impatience qui rageait, qui gagnait du terrain sur mon attention déjà défaillante. Ces images en mouvement, ces postures décortiquées par le temps, l’odeur piquante du soir sur mon écharpe jaune ; mes idées tambourinaient, virevoltaient, s’égaraient au rythme d’une musique inexistante.

Je n’avais rien pour patienter. Triturer mes manches, mes bagues pour ne pas m’agripper au vide. Compter les feuilles qui naissaient sur les branches des arbres d’un jour à l’autre. Lire distraitement les grands titres des journaux, m’en indigner, m’en désintéresser.

Je n’avais rien, qu’un morceau de bonheur arraché au fil du temps un soir de semaine. Une chorégraphie dans la grisaille. Un abandon. Une heure, deux parfois ; un tournoiement d’étoffes et de lumières qui s’éteignaient. Tu me retenais de temps à autres après la valse ; l’éclat d’une parole, un souffle émis à l’unisson nous liaient pour un moment. La vie m’échappait, tout n’était plus que chaleur, et électricité, une synergie des ombres contre un mur gris. La vie gisait sur le sol, elle la jonchait de peccadilles et de mots d’occasion ; et l’essence du monde semblait se dévoiler par nos mouvements, naître sous nos pas.

Il m’arrivait de vouloir fuir. M’extraire dans le vide le plus blanc, le plus pur ; me dissoudre dans le néant. C’était ton odeur qui me ramenait à tes gestes, à ton espace à demi-cloîtré, une seule fenêtre pour échapper au ronron et au statisme. Ton odeur, et cette lumière de mai, la terre réchauffée sous un soleil nouveau.

Tout n’était plus que danse. Une chaleur qui empoignait nos jours. Des gants qui s’échangeaient une vie de souvenirs avant d’être balancés au placard.

Puis l’été est arrivé, la pluie torrentielle, la chaleur étouffante. Une migration des âmes nous entraîna dans sa chute.

La danse se termine, les partenaires se séparent. Une salle vidée pour unique témoin.

vendredi 18 février 2011

Déception

J'ai laissé derrière moi brûler le verger de mûriers en tournoyant vers l'ailleurs. 
Le café, la bière, un peu trop de vin rouge comme satisfaction quotidienne. 
Et les mûres brûlaient, elles embaumaient leur puissant parfum sauvage auquel j'échappais.
Deux ou trois pas vers la danse, une joue tiède contre une autre.
L'espoir de la possibilité, de quelques grains de soleil entre mes doigts. 

Je me suis retournée trop tard. Les mûres étaient devenues cendres, mes mains soupesaient le vide. Plus de café, de bière, de vin rouge. Que du silence, et cette phrase embuée de février que j'ai fait semblant d'ignorer, mais qui martelait mon insomnie.

Je trinque à l'absence, au désarroi ; à tous ces couples de février qui se fracassent, qui se désespèrent. À ces couples qui se forment, aussi, et qui n'ont droit qu'à mes plus vils désirs. 

Je te souhaite l'échec, l'irrémédiable faux-pas qui sépare les profils amoureux. Je te souhaite le précaire, l'instable, l'erreur. 
Et, peut-être, le regret de cette soirée animée où tu as tout gâché en nous quittant pour une autre. 

Les mûres brûlent encore, leur odeur me prend encore à la gorge et tire ces larmes sucrées ; est-il trop tard pour les sauver, elles et ces jours d'automne ? 
Car il ne me reste que la pluie, la géométrie du silence et les lèvres sèches. 
L'amère saveur du thé froid, l'estomac crispé et les doigts gourds.

samedi 12 février 2011

Constats émotifs.

On s'imagine le reflet doré d'un soleil qui décline. L'ivresse d'un parfum qui flotte doucement. Le feu d'un regard qui ne nous quitte pas. Ou qui se retourne par deux fois dans une foule mouvante et bruyante un soir où la suite se cristallise. B. au concert, notamment.

J'ai toujours eu l'habitude de m'attendre à la grandeur, la grandiloquence ; que l'on sorte les violons et les trompettes pour les aléas de mon existence. Que les changements s'accompagnent de grandes émotions, de troubles profonds et exubérents. J'aime la tragédie, les vicissitudes - ainsi, il m'est difficile d'accepter que l'intérêt d'autrui puisse n'être qu'une inclination, qu'une faiblesse minimaliste suscitée par un éclairage diffus et un sourire plus rutilant qu'à l'habitude.

Avec B., ce fut une illumination. Un moment partagé, hermétique au monde, où n'existaient plus que nos mots et nos yeux qui parlaient. La certitude impulsive qu'une énergie nous liait, nous drainait l'un à l'autre ; que nous nous plaisions, autant par notre physique que notre conversation ; qu'il se tramait quelque chose d'irréductible, d'intraduisible en dépit des circonstances plus que contraignantes à l'immobilité. Mais c'était une immobilité dans la certitude, dans la fébrilité ; nous savions, et restions loin par peur de la vie, par impossibilité, par manque d'envie de tout briser.

Et deux ans plus tard, encore, il s'arrête près de moi quand on se croise par un hasard un peu forcé. Le même regard, la même contemplation mutuelle, les mêmes réflexes réfrénés de s'avancer et de toucher l'autre. Le même enthousiasme à me souhaiter un joyeux anniversaire, le mouvement presque assumé vers moi puis retenu. Les yeux et le sourire qui confirment son plaisir à me rencontrer. L'estime qu'il me porte et le bonheur qu'il me donne.

Mais je m'étonne tout de même d'une caresse discrète, cachée et éphémère sur mon avant-bras en faisant la bise à un autre homme, le lendemain soir. Une belle main ferme, grande contre la peau de mon avant-bras dénudé de ma veste.

Contact furtif, secret, qui ne veut peut-être rien dire au fond - mais qui me mystifie tout de même.

dimanche 30 janvier 2011

Thé vert au lit

J'ai quelques traumatismes d'adolescence qui refont surface lorsqu'il est question des relations interpersonnelles. L'écume de ma vie - de mes jours pour copier Vian. 
Des traumatismes qui me sont restés entre les doigts et dont je ne peux me débarrasser. 
Les stigmates de mon sourire et de mes joues rougies. 

Et je perds de précieux moments de jeunesse à supputer mes angoisses, à molester ma personne. 

J'ai peur de la fuite, de la lâcheté. 
J'ai peur que l'on me déteste pour m'intéresser, pour être séduite.
J'ai peur du refus ; encore plus du refus inavoué, non-assumé. De cette tendance qu'ont les hommes à se désister, à escamoter les décisions, les discussions.
J'ai peur du vide imposé, inévitable ; d'une éternité passée seule dans la poussière des livres et l'amertume du vin rouge.

B. qui s'estompe légèrement dans les aléas de la vie. Son visage bronzé, un peu triste aussi ; sa main toujours nue, et le bonheur qui fait revivre ses traits lorsqu'il me voit dans un couloir, dans une salle de spectacle qui se vide. 

Mais B. n'est pas souvent là, et je demeure nichée dans ce petit canapé trop mou à guetter un visage trop beau, trop souriant, trop inaccessible. 
Un passage épisodique qui vient boire du café trop fort et arborer son visage embelli par l'hiver. Les joues rouges, les yeux brillants, le sourire poli. Et ma timidité paralyse ma langue, mes propos. 
Et je reste un peu en biais, avec ma peur et mes mots en trop, à m'ennuyer de B. et à regarder cet autre homme possiblement s'intéresser à d'autres. 

jeudi 20 janvier 2011

Le bar des suicidés.

Dire au visage qui s'esquisse dans le miroir qu'il faut passer à autre chose.
Fuir l'absence dans une foule où il n'est pas. 

Rencontrer quelqu'un d'intéressant. Craindre, hésiter, se borner aux réticences. 
Se lancer une seconde trop tard. 

Tomber. Se relever. 
Respirer. 

Sans larmes. Sans sanglots. 
L'amer au bout de la langue et les poings crispés.
Puis, sauter à nouveau parce que la déception est incertaine. Le regard biaisé. La chair irritée.

Je m'ennuie de l'indécence des mains et des yeux, surtout, de B. 

samedi 15 janvier 2011

Misia au piano

Premier travail pour mon cours de Création de cette session d'hiver. Écrire sur les couleurs, écrire sur l'art : je m'inspire donc de la toile qui sert d'accueil à mon blog, Misia Natanson de Toulouse-Lautrec, et vous partage ce texte qui m'a occupée pendant cette morne soirée de travail à l'hôtel. 

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Les doigts de Misia dansaient sur le piano avec fluidité, et la musique se glissait jusqu’à nous. Harmoniques et mélodies qui nous hypnotisaient et qui tenaient notre petite société réunie dans un mutisme déférent. Les bouquets de note qui naissaient sous ses doigts, les longues phalanges pâles et graciles qui détonnaient à peine sur la couleur des touches. Le blanc crémeux d’une chair de petite fille, la pigmentation d’une rose comme celle qu’elle portait aux cheveux. Et sur le teint lacté, une bouche rouge comme une cerise offerte à mon regard, un élixir d’amour dont je m’étais grisé, une nuit et que je redemandais encore. 

Misia jouait, ses yeux foncés balayaient la partition avec la vitesse d’une caresse interdite, celle qui nous avait d’abord réunis. Un vert sombre, profond, le vert des nuits de Cannes subrepticement passées à discuter philosophie et Impressionnisme. Elle était toute jeune, alors, dix-huit ans, dix-neuf peut-être. Cette longue chevelure châtaine qu’elle ne dénouait que dans l’intimité et qu’elle avait héritée de sa défunte mère, j’en humais encore le parfum musqué, les relents de jasmin et d’épices qui m’avait poussé à ne pas la reconduire sagement à sa chambre, ce soir-là. Aujourd’hui, relevés en chignon, ils m’apparaissaient presque roux dans l’éclat du salon qu’elle habitait désormais avec son mari. Sa nuque délicieuse comme offrande à la lumière, à mon regard indécent ; la musique qu’elle nous offrait berçait mes rêveries et je m’imaginais poser un baiser sur la peau tiède, juste au-dessus des perles qu’elle portait, qui rappelaient la teinte de ses joues. Rose pâle, l’éclat fugitif d’une nova dans un ciel de janvier. 

Son mari la contemplait avec une satisfaction orgueilleuse, comme une œuvre d’art dont il connaissait la valeur, comme la cause de son succès politique et de ses quelques millions. La lippe gourmande et les doigts gras qui froisseraient la rose dans ses cheveux, qui déchireraient l’organdi couleur d’orchidée violacée, une fois les invités sortis. Misia était une fleur, sa peau blanche de lys, sa bouche en bouton de rose, ses cheveux qui sentaient le jasmin ; et son mari la froissait, la fanait. 

Je m’attardai au papier peint des murs pour chasser ces pensées outrageantes. Des arabesques d’un bleu de nuit et d’un rose ballet s’enchevêtraient au turquoise de la trame en une danse envoûtante, lascive malgré la froideur du fond. Une tapisserie que le couple avait dû acheter chez les tenants de l’Art nouveau, d’un prix possiblement trop élevé pour son goût selon moi douteux. 

Je me rappelais de son rire qui éclatait dans le bleu sombre du ciel, de ses joues rouges d’avoir bu trop de vin. Elle portait une robe légère, bleu d’Antibes, et elle avait laissé ses gants à l’hôtel. J’avais feint savoir lire dans les lignes de la main seulement pour sentir sa paume chaude contre la mienne, et elle exulta d’une joie vaniteuse quand je lui dis qu’elle deviendrait un jour la reine du Tout-Paris. Les lueurs dorées et les battements de ses cils fauves étaient ce soir-là tout mon bonheur. 

Nous avions fumé des cigarettes piquantes, et elle avait toussé plusieurs fois avant d’en apprécier pleinement les arômes. La fumée bleue nous cachait, deux silhouettes de plus en plus proches dans la pâleur presque scandinave du brouillard des cigarettes. Sa main nue, sa taille tendre dangereusement trop près de moi. Une Vénus de Chypre appuyée contre les garde-fous qui ne savaient plus garder notre folie. 

« Ne le dîtes surtout pas à mon père ! » 

J’avais souri, lui avais à nouveau tendu mon porte-cigarettes. Son air victorieux et la luminosité de son regard corroboraient mes prédictions improvisées : cette femme régnerait un jour sur le gratin social et culturel de Paris. 

Le silence soudain m’extirpa de mes souvenirs. Elle venait de terminer une valse de Chopin et s’attaqua aussitôt à quelques mazurkas. Elle avait gardé toute sa jeunesse, la pâleur de ses mains, la teinte rose boléro de ses lèvres. Quelques années plus tard, Ravel s’inspirerait de la moue capricieuse pour son Boléro, sa chaleur, son intensité sensuelle mais interdite. Lorsqu’elle parlait, c’était tout l’érotisme de l’Espagne qui naissait sur ses lèvres, l’effervescence d’une nuit chaude volée au temps, la fraîcheur d’une orange consommée sous le porche de l’hôtel. Je l’aimais, je pense. 

Son mari et les quelques intimes qu’elle avait invités pour ce récital ignoraient probablement tout de cette nuit-là, des parfums de sa peau qui demeuraient sur mes doigts au lendemain, de la chaleur de son haleine contre ma bouche, de cette fleur que j’avais, pour la première fois, cueilli dans des draps de soie blanche. Ses doigts de pianiste étaient si maladroits sur les corps que, pris d’un éclair de lucidité, je la ramenai presque à son père ; mais ses cheveux couleur terre de Sienne qui tombait sur ses seins m’en dissuadèrent et je me noyai dans leur force, dans leur bain d’épices. 

On applaudissait. Elle se leva, salua en un léger bruissement de sauge et de soie. Son mari lui tendait la main, et j’eus le temps de capter une dernière fois le vert nocturne de son regard avant de la perdre à ses convives. 

Je n’avais plus rien à faire chez les Natanson, et sortis dans le janvier désert d’un Paris hostile à mes vieux jours.