lundi 13 février 2012

Soleil de février

Blog à l'abandon parce que, pour une fois, ma vie va plutôt bien. 

J'arpente les rues de Québec et de ses banlieues avec un grand maigrichon aux mains froides qui me fait rire, qui est à la fois si loin de mes anciennes aspirations et parfois tout près. Je délaisse mes études pour passer mes nuits dans un lit trop petit, éclairage diffus et lèvres contre épaules, et ça me rend bêtement heureuse. 

Un petit « je t'aime » au creux de l'oreille à moitié entendu, dont je ne suis pas certaine de savoir s'il provient de mon imagination ou non ; un petit « je t'aime », peut-être d'anniversaire, que je garde au creux de mes mains sans savoir s'il va se fracasser dans les jours qui suivent. 

Quelques angoisses qui traînent, mais en somme, pas mal de bonheur. 
Au fond, j'y ai un peu droit, aussi. 

mardi 20 décembre 2011

Sang amour

Tu le connais jusqu'à remarquer cette petite veine bleutée, palpitante, au coin de son oeil lorsqu'il voit une jolie fille, cette petite veinule qui saille entre les pattes d'oie bordant son regard rutilant d'admiration. Détail que tu as remarqué maintes fois lorsqu'il rencontrait d'autres filles, que tu as notifié pour la première fois, hier, quand il te parlait près des étagères. Après les malaises, après les tromperies, après les blessures. La petite veine qui palpite et le plaisir dans les yeux.

Mais ça ne veut plus rien dire.

jeudi 17 novembre 2011

Fille de novembre

« Quand c'est tout ce qu'on a, mal, c'est tout ce qu'on peut faire, je suppose...»
Dévadé - Réjean Ducharme

Novembre était tombé sur toi comme une sanction.

Il faut connaître mai et ses arbres en fleurs pour sentir tout le poids de novembre. Il faut avoir espéré jusqu’à cette douleur fugace au creux de l’aine pour savoir encore résister sous le ciel lourd de cendres. Il faut avoir partagé l’ivresse pour boire la coupe jusqu’à la lie, et c’est comme si une pluie terreuse déborde tout de même de tes lèvres, encore. Tu te sens coupable de mille morts, chacune sous forme d’images immobilisées au bout de tes cils. Un automne suspendu à la pointe de tes cheveux. 

Tu as d’abord cherché à comprendre. Il a dû y avoir une raison aux ambitions démesurées, aux promesses matinales, aux sourires ébouriffés, à l’écume au bout de tes ongles. Maintenant, tu te bornes à te novembrifier. Femme pétrifiée de novembre, femme perdue dans un outre-monde de plomb. 

Tu tisses ta prison avec la lenteur d’une machine à café. 

Tu déambules parfois le long de la rivière, ombre grise parmi la grisaille qui n’en finit plus de croître. Tu as toujours froid désormais ; aucune veste de laine ne sait réchauffer le grain de ta peau comme ces quelques chiffons, égarés par le temps, qui ne t’appartiennent d’ailleurs même pas. Ton orgueil s’y est crocheté, et tu l’as perdu du vue. L’orgueil ; le reste aussi au fond. Un billet doux tombé sur la Saint-Charles, un monde éteint entre tes paumes où la cire s’est figée.

Tu as toujours froid, maintenant. C’est une mauvaise habitude que tu as gagnée au profit d’un peu d’affection sur ton épaule, quand l’été devenait automne précoce. Mais tout ça est vain, tu le sais trop bien. Ton ombre continue sa route sur le pavé inégal, loin des rires de mai et des premiers émois de juin.

C’est novembre. Tu achètes des écharpes de couleurs pour colmater l’absence sur ta nuque. Le lainage gratte ton cou comme tes souvenirs, les franges lacèrent tes joues d’opale et tu te vautres dans un treillis multicolore de soie, de coton. 

Tu perds ta vie contre les dalles frigides, tu t’abandonnes sur le parvis des églises désertes en attendant que le jour écoule ses heures, une seconde à la fois. 

Tu glisses parfois une œillade timide à ton reflet dans la glace. Un visage de novembre, avec des cernes qui ont poussé sous tes yeux et un teint crayeux de lendemain de veille. Les vestiges d’une lueur cristallisée au fond de ton iris, la dernière de l’été. Puis les images se bousculent, et tu reprends la route pour éviter ce goût de bière noire au point de ta langue, la chaleur d’une paume sur ta joue offerte au vent.

Les images te poursuivent jusqu’aux tréfonds de ton sommeil. Alors tu veilles, avec du café très noir et des vieux albums de Dylan en boucle. Novembre s’étire dans les dernières lueurs du jour, s’endort contre ton plancher.

Tu déposes des pétales séchés sur le bord de ta fenêtre quand le soir tombe. Des morceaux de pensées bleues et mauves qui s’égrainent en tachant la cloison de flocons violet, qui te servent à la fois de calendrier et de collection vaine. Tu n’as jamais collectionné quoi que ce soit, des billets de concert, des tickets de métro, mais ça ne compte pas. Ce sont des souvenirs, des clichés ressuscités contre l’écran de tes paupières lorsque tu les soupèses entre les pans de ton porte-monnaie, dans les trajets de bus trop longs entre la Basse-Ville et l’Université.

Non, les pétales, c’est autre chose. Une lubie, une distraction, quelque chose à triturer quand tu attends que la nuit meure à la lueur de la fenêtre. Tu en poses une par jour, gentiment derrière sa précédente. Tu cherches un sens, un passe-temps, une preuve tangible que le temps passe, que la vie se dégrade lorsqu’on la laisse à elle-même et que novembre finira, comme toute chose, par mourir.

Tu bois ton café très noir et très corsé jusqu’à tard dans la nuit. Tu attends l’heure bleue, celle qui est si belle lorsqu’elle est partagée en fin d’été, celle qui te vrille encore le cœur de baisers morts à la base du cou, de caresses négligées sur tes cheveux salés. Tu attends l’heure bleue en te refusant au sommeil. Par esprit de représailles, peut-être, parce que tu n’as jamais su te refuser au bon moment de toute façon.

Mais l’heure bleue, elle n’existe pas en novembre : elle est grise et sale et froide, un ciel de plomb qui pèse comme un couvercle, une enclume au creux du ventre.

Il fait froid maintenant. Tes écharpes t’emmitouflent, car les draps blancs que tu possèdes sentent trop fort la trace d’un passé révolu. Tu dessines parfois des croix sur le givre de la fenêtre à défaut d’y tracer des cœurs et les initiales de tes fantômes. L’amour, tu dis, c’est pour les adolescents, pour les imbéciles heureux qui errent stupidement au soleil, pour ces branleux qui attendent toute leur vie et finissent par se caser avec n’importe qui pour la forme, parce qu’il faut bien s’acheter un bungalow et fonder une famille. L’amour, c’est l’excuse des terrorisés qui n’arrivent pas à confronter la viduité existentielle et qui cherchent, à tâtons, d’y donner sens.
Tu n’y crois pas, mais ça te soulage de le penser.

Tu écris des poèmes sur des cartes postales que tu envoies valser à la poubelle, une masse informe de carton froissé parmi les débris. Des fragments griffonnés au hasard qui parlent d’herbe synthétique sur des paupières, de jeux d’eau qui ressemblent à ta vie et de la paille qui se retrouve dans des yeux gris. Gris de plomb, comme de la poudre de novembre au bout de tes doigts.

La voix éraillée de Dylan te traîne jusqu’au lit, où tu finis tout de même par arracher quelques heures à la nuit. Novembre a raison de toi.
Et au matin, tu te tires quand même du sommeil pour vaquer à tes études avec le peu d’entrain qui te reste. Tu fardes tes cils de noir, d’épaisses couches de khôl qui obstruent les larmes et pallient à la fausseté de ton sourire. Ta mère te reproche de ne pas sourire assez, mais y a-t-il quelque chose dont ta mère ne t’a jamais reproché ? Lui aussi, un soir de mai, t’avait fait cette remarque… mais à quoi bon, maintenant ? Il faut feindre le jeu de la vie et attendre, cantonnée dans le quotidien qui roule quand même. 

Mais souviens-toi, fille de novembre, que les choses n’ont pas toujours été ainsi. Que le nom que tu attends jusqu’à l’aube sur ton téléphone jadis t’indifférait, parfois t’exaspérait. Que les visages se succèdent avec les mois, que novembre, ce n’est que trente jours à traîner dans la fange, et que la vie est ailleurs, en décembre, là où le renouveau est possible.

Rappelle-toi, fille de novembre, que même s’il n’y a plus de royaumes, que le temps te semble fermé et que les chemins s’effondrent sous tes pas, quelqu’un pense à toi. Toi qui n’es plus que le dernier trait de l’ombre de toi-même, toi qui carbures sur tes dernières réserves, toi qui grattes tes souvenirs jusqu’à en extraire les derniers sourires, tu n’es pas seule.

Le printemps existe, fille de novembre, à quelque part sous les feuilles séchées et recroquevillées au coin des rues. Le soleil blanc finira par descendre et devenir poussière de neige, et décembre lavera la cendre qui s’est déversée sur tes vingt ans.

Et la main de papier que tu froisses entre tes écharpes quand tu te traînes lourdement jusqu’à ta vie n’est peut-être plus qu’un chiffon, que tu balanceras de toute façon bientôt dans la Saint-Charles.

lundi 10 octobre 2011

Brûlerie

L’été s’attarde, et moi aussi. Je n’arrive pas à laisser tomber mes émois comme ces feuilles encore vertes qui pendouillent, paresseuses, au bout des arbres. L’été s’acharne, résiste aux temps froids d’octobre ; et il n’y a qu’un ciel bleu à perte de vue pour m’évoquer cette froideur que tu m’épargnes à peine.

Je ne te parle pas, mais je pense à toi. 

Saint-Roch s’active pour le retour. Des pas foulent le pavé vers le souper dominical, des échanges chaleureux à table autour des reliefs d’un repas d’automne drôlement anachronique en cet été des Indiens. Je fais semblant de lire un recueil de Brault en m’attardant dans ce café, comme si tu m’y rejoindrais, comme si tu étais en route en espérant ne pas me manquer. Mais il n’y a que les succès des Rolling Stones, Jacques Brault et le fond d’un café au lait refroidissant. Ma vie vide de sens près de la fenêtre.

Cet automne, mes fabulations lambinent comme cet été pourri. J’ai rarement aussi été idiote qu’avec toi. Nos jeux de rôles forcés et la conscience d’avoir tout gâché. L’inconstance, l’insistance ; un peu d’espoir cueilli sur tes joues que j’aimais effleurer de ma bouche dans l’obscurité bleutée.

Octobre est si chaud, mais toi si froid désormais… 

L’heure avance, le café est maintenant à demi vide de ses clients. Je sais pourtant que je devrais rentrer, glisser Jacques Brault dans mon sac, quitter la fenêtre et ce point de vue banal de la Bibliothèque, avec ses clochards et ses punks agglomérés aux escaliers. J’y reste quand même, peut-être pour la raison ridicule que ce café est un peu le nôtre, que cette fenêtre était celle que je contemplais pour chasser les larmes que tu provoquais malgré toi, et que cette odeur de café fraîchement moulue se retrouvera emmêlée aux effluves de cet automne indécis. 

Mon téléphone ne sonne jamais. Tu m’appelais souvent, avant. Oh, pas toujours, bien sûr, mais tu prenais de mes nouvelles, tu t’informais de mon opinion sur l’actualité, nous parlions de choses et d’autres pendant plus d’une heure. Tu m’invitais prendre une bière, manger une crème glacée, me promener sur la côte éloignée ; je refusais – tu devenais lourd, parfois, surtout quand j’attendais autre chose d’autres hommes… Un paradis perdu que nous avons incendié par quelques pulsions frustrées de jeunes adultes en quête d’eux-mêmes. L’ambition de l’alcool qui nous a monté à la tête, et des morceaux de pots cassés. 

Rien n’est plus pareil, et j’attends encore près de la fenêtre. J’ai du café à acheter, un souper à préparer, ce stupide recueil de Jacques Brault à terminer, et quelques forces à récupérer avant de te croiser à nouveau. Le sourire fardé d’une fierté blessée.

L’automne est indécis, mais toi aussi. Vous jouez à avoir peur, cherchez le vertige, hésitez à vous noyer. Je ne sais pas si tu souhaites l’été ou l’hiver, tu me repousses pour mieux toucher mon visage d’une caresse désolée, tu te refuses pour mieux me supplier de t’aimer encore, tu prends ma main pour réchauffer la tienne. Tu as peur, et j’ai peur de t’effrayer, de t’éloigner, de te perdre pour de bon. Tu as peur d’avoir mal et de me faire du mal, mais on ne sait faire mieux que nous blesser avec l’immobilité étouffante. Alors je reste ici, rivée à cette fenêtre où deux arabes me font de l’œil au loin, rivée à ton image qui m’apparaît maintenant si friable dans mes lubies bleutées.

J’attends, car je n’ai pas le droit de m’imposer, je n’ai pas le choix de te respecter, je n’ai pas envie d’aller ailleurs, aller plus loin, d’aller trop bien…

Et je sais pourtant que tout cela reste vain ; car les filles sont trop belles, tu désertes et moi je m’attache quand même.

mardi 4 octobre 2011

Octobre

Je m'ennuie de ces jours d'octobre où toi et moi nous voyions chaque semaine. Meubler un temps étiré au pied de l'escalier jaune. Ton rire charmé, tes mains nues, nos corps timides qui s'approchaient malgré la peur de se laisser aller au vertige, aux abymes immenses qui s'ouvraient sous nos pas. Nous riions, la vie puisait son sens dans ces moments arrachés à nos jours incompatibles.

Aujourd'hui, je suis passée te voir. Tes yeux, encore, ton sourire ; des rides plus profondes au coin des yeux et quelques lueurs argentées sur tes joues brunies par le soleil déclinant. La tension, le bonheur prémâché par nos mots enlacés. Tu es content que je prenne le temps de monter jusqu'à toi malgré l'absence et la vie qui coule ; le sentiment renaît à la commissure de ma bouche.

Je me rappelle de tout. Toi aussi, je crois.

Tu te glisses sous mes yeux et les sondes quand je mentionne d'autres hommes ; mais je ris encore, un rire du printemps de mes dix-neuf ans, et le monde disparaît l'espace de quelques minutes. Je grave ma vie contre la tienne entre ces quatre murs déglingués où suintent l'humidité et l'adultère.

Je n'oublierai pas Chopin.

dimanche 2 octobre 2011

L'heure bleue

La brique est froide sous mes doigts, l’obscurité fige le temps. Je retiens des mots en trop qui forment des aquarelles bleues et vertes, celles que nous ne regarderons plus jamais ensemble, celles que nous oublierons dans les multiples galeries de la vieille ville. Cette fuite arrachée au monde, le sol inégal qui virent les chevilles, une nuit chaude et consentie. Une cassure dans le fil des jours, le monde qui s’engouffre.

Septembre, les premiers gels et l’exiguïté des peaux. Une insomnie fiévreuse nous colmatait en silence. Des rires étouffés, la froideur du matin, le monde s’arrête sur nos deux corps en suspens. « C’est l’heure bleue », m’as-tu dit. Ma joue s’est nichée au creux de ton épaule, ton cœur battait contre mon oreille. La fragilité d’une première nuit partagée, le silence banlieusard entrecoupé de souffles unis. Les derniers moments de paix. Le vertige qui s’immobilisait.

Des projets à moitié esquissés dans le vide devinrent solides dans mon miroir. Un caprice, un aller-retour à la baie où tu me parlais de ton avenir, de tes idées, des oiseaux blancs. Tu avais posé ta tête sur mon épaule. Un flux de désir au creux de moi, l’anonymat des villages permettait l’impossible. J’aurais pu t’aimer, je crois.

Mais cette fuite s’agissait d’un empressement, d’une erreur. Le foudroiement qui gèle la tendresse, qui éveille l’effroi. L’officiel invoqué sans raison tue toujours la passion, aussi buissonnière soit-elle. Nous avions beau chercher l’émotion initiale, souhaiter faire revivre l’heure bleue, l’échec se profilait, nous fracassait. 

Le ciel gris, la pluie sur mes paupières. Ruissellement d’orages qui effacent la marque de ta bouche sur la mienne. Plus jamais de mains enlacées, plus d’odeur fraîche de lessive dans mon cou, d’heure bleue écoulée dans un lit trop petit. Seulement une poigne amicale contre mon épaule, un réconfort de circonstances qui feigne de panser l’œil vitreux, la moue crispée.

J’aurais voulu pleurer ; au lieu de quoi, je m’excusais de mon trouble. Je t’ai dit que je comprenais. Tu savais que c’était faux.

La brique est froide, le vent glacial. Mon écharpe pressée contre mon cou retient les mots que je ne te dirai jamais. Les souvenirs s’enroulent avec les franges, labourent mes joues et glissent contre tes doigts. J’ose à peine te regarder dans le mouvement bruyant et faux du monde. Je réintègre la viduité du sens de la vie, son arbitraire. Et l’automne reçoit mes esquisses d’histoire qui tombent comme la pluie dans les flaques d’eau. L’heure bleue s’y reflétera un jour pour d’autres.

Je n’ai plus que l’odeur de terre humide et de feuilles mortes.

dimanche 10 juillet 2011

Poème de Juillet

Tu m’as légué l’ombre d’un doute
            les jours creux qui tombent comme la pluie en été
                       l’impuissance des regrets, le fond de la bouteille.
           
L’air colle les peaux       filtre les mots
Ta silhouette s’imprègne dans le mouvement
           se grave contre ma paupière salée

Je tisse ma prison avec la lenteur d’une machine à café.

Toutes les joues se répètent contre ma paume ;
          seuls les yeux varient
Des yeux qui brûlent les peaux de novembre
            qui s’estompent sous les lilas de mai
            qui dictent l’ivresse des vertiges.

Mes larmes se sont figées dans la cire.

Tu m’as légué l’ivresse de l’hiver        l’odeur des feuilles qui craquent sous les pas.
            Et je les cherche encore à travers le vent chaud de juillet,
                        dans les volutes de fumée bleue
                        dans l’incertitude d’une nuit jaune

Je tends les doigts, me bute au néant
            Tout devient sable quand on se contente du reste.

Je joue avec des sourires froissés et des éclats de rire pour oublier le temps
            Et cette conscience que tu ne m’attendras plus à l’ultime bout de la nuit.